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Le vrai défi n’est pas militaire. Il est militerrien. Ce siècle
a-t-il vraiment besoin d’armées qui protègent ce qui reste du monde
ancien, ou de communautés capables de le réinventer ? Pourquoi ne pas fantasmer une génération low-tech,
poétique et désobéissante, qui sait lire un paysage, fabriquer des
objets, négocier un désaccord, tendre un arc ou une main... Et qui
regarde le pouvoir droit dans les yeux en disant : « On ne défendra plus ton monde. On construira le nôtre. »
Un corps de terriens ingouvernables
Ce ne serait pas une armée mais un corps de terriens ingouvernables
et responsables — une milice du vivre. Pas pour marcher en rang mais
pour habiter la Terre en conscience.
Le service militerre s’afficherait comme une préparation pragmatique
et holistique à un monde particulièrement incertain et instable. Parce
qu’en vérité, le soldat du futur n’est ni un poitrail musclé, ni un
marche-au-pas synchronisé mais un humain informé, doté de jugement, de
ressources techniques et émotionnelles. Pourquoi ne pas voir le service
militerre comme un creuset d’aptitudes low-tech (bois, terre, moteurs
réparables), mid-tech (mécanique, hydraulique, coopératives d’outils),
high-tech (cyberdéfense, IA libre, cryptographie, systèmes autonomes) ? »
On me rétorquera : « Enfin, Laure, on n’est pas seuls sur cette planète ! Poutine, Trump, Xi… Tu les as oubliés ?! Le monde est dangereux, il faut s’armer, se défendre, se préparer au combat réel ! »
Oui, il y a un réel et des puissances qui testent nos failles. Mais
quand on me parle de guerre moderne, je vois des drones autonomes, des
campagnes de désinformation, du hacking de satellites, des
concentrations de césium dans les sols et des microcharges nucléaires
tactiques. À part sur ce dernier point, la guerre a déjà commencé !
« Répondre à leur monde par des uniformes, c’est rater l’époque »
Le plus ironique ? Ceux qui réclament une jeunesse « prête à se battre »
font mine d’ignorer que le combat est déjà là — dans le front invisible
de l’attention, de l’information, des bases de données, de la stabilité
du réseau électrique et, bien sûr et de plus longue date, dans la
destruction concertée de nos écosystèmes. Même l’un des papas
d’Internet, Vinton Cerf, préconise un programme citoyen pour armer des
générations d’e-troupes ! « Pour
ne pas être dépassés par les menaces numériques, il faut entretenir
cette immunité — pourquoi pas dès la jeunesse, dans un programme
citoyen. »
Oui, la menace est réelle.
Oui, Poutine existe. Trump existe. Xi existe.
Mais répondre à leur monde par des uniformes et le maniement des armes, c’est rater l’époque (ou reproduire l’ancienne !).
Il faut leur opposer une génération capable d’habiter le réel, avec un
pied dans l’humus et un pied dans le code. Une génération qui manie à la
fois le tournevis et le pare-feu informatique, la bêche et
l’algorithme, la flèche et la fibre optique.
Et surtout : une génération qui pense. Parce qu’aucun missile n’est plus dangereux qu’un peuple qui ne réfléchit plus.